Dernières publications et notes de lecture

De l'amour et autresRecueil De l’amour et autres no 148 de la collection de « la Galerie de l’Or du temps »
aux éditions du Petit véhicule

Ecran iPad Cent-dix huit évidences

poésies Cent-dix huit évidences (livre numérique), bibliothèque mobile Bibliomobi,
commande AR2L Hauts-de-France / Métropole européenne de Lille

Couverture "Méta mor phose ?"

Poèmes Méta mor phose ?, Z4 Éditions

 

« Poésie-théâtre ou poésie en théâtre ? Pas de théâtre épique ni de poésie à la grecque, non, une musique certes de « loup solitaire » mais qui sait sans doute que la meute se rapproche inexorablement ! Dans le théâtre les restes de décors stockés dans les coulisses peuvent être les arrières mondes du monde ! L’arrière scène, l’obscène dans le fond du théâtre : le lointain se dérobe devant des salles que l’on craindrait toujours d’être vides ! Où commence l’individu et où finit le personnage ? Question de théâtre, de scène, de formation d’acteur ? Bof ! Question de hasards et d’opportunités. Le reste est en plus !
Quels restes ? Le « no man’s land » différent de la terre sans humanité, oui, la solitude en humanité sans doute la plus impossible à vivre ! Sans doute là où la méta- morphose se transforme en ana- morphose ! Ce truc bizarre qui sur un « pas de porte » met la vie du spectacle à la Porte du destin, spectateur comme l’arroseur arrosé ! « Mes mots / sont toujours là / à t’attendre / dans le noir / de cette vie » (la Porte du des / tin), « Ce CRI / du couloir / de ta vie / isoloir / s’est enfui», ces mots qui attendent sont-ils de ce silence si particulier des scènes désormais sans théâtre ? Où donc est le cri ? « Un CRI / dans le noir / est parti / C’est le soir / évanoui » ! Les vers se lisent ainsi, ni à l’envers ni à l’endroit. Je dirais, simplement. Et pourtant, « Toute ma vie / j’avancerai / vers l’intouchable » ! L’intouchable ici me renvoie à celui de l’infortune de naissance qui ne permet aucun contact autre que ceux de sa caste. Ce monde qu’il ne pourra jamais faire sien. Justement. « Par la porte / entrebâillée / s’envole les rêves / d’un enfant / qui regarde / sans rien dire / LE MONDE / DES ADULTES » ! Cet autre monde ou plutôt cette autre scène du monde ! Ce monde des adultes. « J’avais si peur de ce moment là que je n’avais pas les mots que tu aurais pu entendre » ! Et voici que se déploie cette forme de complainte qui passe de fait dans le poème : « Longtemps longtemps / la vue de ces volets / FERMÉS ». Longtemps… « Je veux que ma vie / soit un CRI / pour que tu / EXISTES (1) ». « MAINTENANT / que je ne suis plus l’ENFANT / que tu voulais garder / contre ton cœur / je peux te dire // AU REVOIR / Soit Heureuse… » Jusqu’à cette source idyllique où « les larmes ne coulent plus / Là / je n’ai peur de rien ! » Avoir peur de rien, autant dire être dans l’effroi de tous ? Ce n’est sans doute pas si simple : il y a quelque chose ici qui me murmure Hölderlin. « Ne plus pouvoir toucher / Ne plus pouvoir parler / Ne plus pouvoir regarder / Ne plus pouvoir entendre / Ne plus pouvoir… / sourire / à l’être Aimé / que RIEN ne pourra / JAMAIS / Oh, Non / JAMAIS / remplacer ». Abandon suave, abandon aquatique, abandon fécal, abandon là où mes « larmes ne coulent plus / Là / je n’ai peur de rien ! » Et puisque surgissant comme l’horreur absolue « Devant cette porte / je t’entends / dans les odeurs de GAZ / et de CHAOS » ! « Le mur est tombé / Tu es là / et tu pleures / et je pleure // Comme si c’était hier… » « ET MOI / dans tout cela ! » Certes, et moi dans tout cela ? Mais quel est donc ce deuil absolu que semble ici porter la poésie d’Alain Marc quand « Le ressort / pousse encore / lentement / le souvenir » ? « Les instantanés / sont / à jamais / figés »… Et puis petit à petit se dévoile la tragédie : « Gaz / … / Explosion / Mur / tombé », « Réanimation / Tu es loin » ! « Erreur / de jugement / Overdose / Et les barrières / pour te voir ! »
Dans Écrire ! — deuxième poème à dire et à crier — « ÉCRIRE / est ma seule / solution ». Jusqu’au « Besoin d’avoir mal / POUR ÊTRE BIEN », « DE QUOI S’AGIT-IL ? / De désir / seulement de désir / et d’impuissance / à dire » : d’impuissance à dire qu’il faut écrire pour dire et crier ! Jusqu’à ce mieux se taire (« ÉCRIRE / pour mieux se taire ! » Quand le poème se livre ainsi, peut-être s’alourdit-il du deuil identitaire. La vie quand elle se délivre des « valeurs fétiches / DE L’AVÈNEMENT TECHNOLOGIQUE », bien loin de l’artisanat égaré « est toujours là / D’AUTANT PLUS INTENSE » qu’elle semble « Prête à sourdre » ses résolutions !
C’est comme une sorte de bulle d’air étrange et léger qui éclate ainsi à la surface du drame ! « Trouver sa place », « Trouver / SON SEXE », sans doute aussi trouver la place du sexe pour absoudre l’existence « en ce lieu vierge et unique » ! Ce lieu vierge et unique qui semble être de « l’étouffante épaisseur / d’un mur » ! Ce mur de la poésie d’Alain Marc nous remémore ces lieux hors scène qui ne peuvent être séparés que par des frontières étranges, qui protégent autant qu’ils isolent, et dont l’accès est sans doute soumis aux rites du tragique !
Et puis il y a cette musique qui continue ainsi, « à ne plus pouvoir / regarder les autres / à ne plus pouvoir être / regardé // tellement son visage / est déformé / et déchiré par / les pleurs » – « ce besoin / INÉPUISABLE / de communiquer » ! Qu’est-ce donc que communiquer ici si ce n’est que ce moment crépusculaire : « ÉCRIRE / dans la lumière immatérielle / du petit jour » ! Cette lumière immatérielle qui nécessite « une très lente / méditation ». Écrire est-il ce « chaos / à ne plus pouvoir / regarder les autres » ? « On dirait que l’homme / construit sa vie / pour qu’il n’ait pas le temps / de réfléchir ». « Jusqu’au fond du monde ». Le fond du monde aboutit-il à « l’étouffante épaisseur / d’un mur » ? Qu’en est-il de cette « très lente / méditation », « dans la lumière immatérielle / du petit jour » : face à un mur ? Ce mur du fond du monde ! Très belle métaphore pour le début du jour ? Cette lumière de début du monde réfléchissant le début du chaos, mais de quel chaos ? Et pour quel silence ? Calme ! Étrange complicité de la complaisance souffrante et de la lumière méditative ? Paradoxe des intensités ainsi relevées comme par une subjectivité “zapping”, un balayage que j’émets comme non point à la recherche d’une mélodie de sens, mais comme par une sorte de pixellisation d’intensités à la fois très anciennes et très modernes, comme bien avant la naissance de l’informatique, l’image vidéographique ou la mort des Dieux !

Bernard Billa

(1) C’est moi qui souligne. »

site Internet Première impression

 

Nouvelle Journal à deux voix suivi de Quelques notes en deux étapes, Z4 Éditions

 

« Journal à deux voix, suivi de Quelques notes en deux étapes, Alain Marc
(par Murielle Compère-Demarcy) »

 

« L’espace où se joue / s’axe / s’articule / s’exprime ce Journal à deux voix s’élance dans le laps d’un « groupe de mots lancés » à la page 14 :

“Le désir de la rencontre amoureuse vient sous-tendre l’échange et créer l’illumination. Alors peut-être repousser la rencontre tout en l’alimentant suffisamment pour pouvoir continuer à jouir de la venue des révélations.”

Le récit épistolaire-par-fragments s’énoncera ainsi, ici, suivant le modus vivendi d’un érotisme constitutif du Dire et du Jouir mis en jeu / mis à jour dans l’écart d’une rencontre éperdument amoureuse inaugurée / initiée par le protagoniste, reçue par sa destinataire.

Lui “(s’)ennuie fortement dans sa vie” et décide, pour combler le temps vide, de suivre des cours au Collège de France. Il y rencontre une jeune étudiante dont il tombe éperdument amoureux et à laquelle il adresse des lettres par une nuit mémorable d’insomnie. Deux vecteurs sous-tendent et orientent ce Journal à deux voix : d’une part le jeu aiguisé d’un va-et-vient organique (orgasmique) entre la littérature et la vie (il n’est pas anodin que dès sa première lettre le narrateur demande en Nota Bene à son expéditrice si elle a déjà lu les Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke avant d’ajouter : “Si ce n’est le cas fais-le. C’est un livre de table de chevet à lire et à relire” ; d’autre part le rôle initiatique de l’amour fou (même impossible) dans l’apparition / la révélation de la beauté. Ajouter à ce dispositif un peu de perversité, un rien de diabolique, accroît la tension, exacerbe les lignes où se tiennent les deux protagonistes, deux voix allumées dans la blancheur de la page où courir une histoire / une rencontre dans l’infini de l’inconnu.

“Moi qui n’aime pas le jeu, je viens ici t’en proposer un que tu pourras même détourner jusqu’à devenir pervers. Surtout n’hésite pas à utiliser toutes les opportunités”.

L’invitation / l’incitation à la perversité excitera-t-elle le désir de tenter ce jeu, sachant que “le diabolique est une autre dimension absolument productive. Mais là aussi, il y faut une pointe d’art”. Nous entrons dans la sphère d’un “viol”, “où la conscience ne mesure pas la portée de ses actes”. Qui fait violence au juste ? Celui qui adresse / écrit ces lettres, ou celle qui les reçoit / les accueille en les lisant ? “Tu parles de rencontre amoureuse”, lui lance-t-elle sur un mode assertif-interrogatif (captif déjà ?). Qui transgresse quoi ? Et découper les mots dans cette situation-là, n’est-ce pas déposséder l’autre en se dégageant des lianes protectrices mais étouffantes de la solitude ? N’est-ce pas se reconquérir en dépossédant l’autre ? “viol”,terrorisme, détournement de sens, détournement du détournement. Tenter de rejoindre l’Autre, n’est-ce pas tenter de recoudre le cordon ombilical ?

“Elle est partie
Elle m’a laissé

tout seul
Il faut que je vive
maintenant
avec ce cordon
coupé
qui sort de mon ventre
comme un membre qui resterait toujours
en érection
tendu
par la peur
qui tenaillera toujours
les entrailles
Cette Erection
sera toujours
et à jamais
entre elle
et moi”

Tout est dit : la blessure essentielle, le cri à hurler à toujours re-pro-férer pour recomposer la réalité où se disjoindre / rejoindre.
Ce Journal à deux voix cherche l’amour comme on piète à l’affût d’un sens à trouver dans une existence que l’on n’est pas seul à mener mais que l’on mène seul. Alain Marc jalonne son récit de réflexions métaphysiques, et pose les mots justes à l’autel des postures féminine / masculine face à l’amour :

“Voilà bien la contradiction féminine qui dit non quand elle voudrait que l’amant continue et qui repousse l’élan conquérant pour mieux voir le deuxième arriver.
L’homme est nettement plus primaire : il dit oui quand il a envie et non quand cela ne l’intéresse pas.
La perversité, ce jeu qui est bien féminin, laissera toujours l’homme à côté… de la question !

L’amour, rédempteur. L’amour, salvateur. L’amour, destructeur.
Et peut-on faire l’amour avec des mots ?

“Te faire l’amour avec les mots. Est-ce que la littérature… en serait capable ?”

Sortir de la solitude où l’on se réfugie pour se jeter dans le fleuve de l’amour où des crues des tumultes jettent parfois nos radeaux dans des bras de secours, alternatifs. La rencontre amoureuse n’est-elle pas le personnage principal de ce Journal à deux voix ? L’auteur joue sûrement “au chat et à la souris” avec son lecteur comme le narrateur avec son amante. Pour le plaisir du texte / du sexe.
Les références textuelles, culturelles, qui émaillent le récit (Rilke, Lou Andréas Salomé, Michel Leiris, Aragon, Maïakovski, Lilia Iourievna Brik dite Lili Brik, Tolstoï avec Anna Karénine, Milan Kundera avec L’insoutenable légèreté de l’être, Les Ailes du désir de Wim Wenders, les Lettres d’Amour d’un soldat de vingt ans de Jacques Higelin) accompagnent l’échange propulsé dans une sphère littéraire elle-même espace de “manipulation” : “L’art, et donc l’écriture, seront toujours une… manipulation”.
Et comment démêler le réel de la fiction ? La réalité de l’affabulation ? “Où est donc la frontière entre la réalité et l’imaginaire ?” L’amour ne devient-il parfois affabulateur, mythomane, mélomane, d’un “terrorisme” aveuglant ? “Je suis à peu près sûr que la plus grande partie de ce qu’elle m’a dit est purement imaginé”. Qui est qui dans ce “jeu entre le ‘je’ et le ‘il’” ? Le protagoniste lui-même se (re-)connaît-il, projeté dans la mise en abyme des miroirs déformants (angle de vue montré par l’illustration de la première de couverture, le diptyque intriqué Miroir, huile sur toile et impression sur alu dibond signé Emmanuel Rémia). L’équivocité des voix est attisée par le genre épistolaire, où l’autobiographie apporte par sa nature une mise à distance, nous plonge dans un univers fictif ; où l’insertion d’ingrédients textuels apparemment empruntés à la réalité (la lettre de C. qui clôture le Journal) ; où le décalage entre le moi et l’être qui écrit est postulé. Où nous entraîne l’auteur ? Sans doute ne le sait-il pas exactement lui-même, nous embarquant dans un « work in progress » dont il ne connaît pas lui-même la direction, la destination (“Je ne sais pas encore comment l’histoire finit”, lit-on page 30).
L’écriture d’Alain Marc dans ce Journal à deux voix remonte au “germe, entre réel et imaginé”. Ce qui rend son terrain de jeu, inédit ; ce qui l’inscrit dans l’espace littéraire d’une “nouvelle blanche”. La singularité de ce récit ne s’arrête pas là, ainsi que nous le révèlent les Quelques notes en deux étapes placées en fin de livre :

“Et pourquoi ne pas joindre le récit de la réalité après les Lettres ? Le lecteur découvrirait l’histoire qui était entre les lignes. Il découvrirait le degré premier après avoir pris possession du deuxième avec les lettres.”

Lorsque nous lisons cette note, nous comprenons l’étendue de la subtilité qui a gouverné l’écriture de cette nouvelle parution de l’auteur [].
Le genre épistolaire, allié au récit fragmentaire – comme le récit-par-fragments avait été expérimenté par Alain Marc dans “Le Timide et la prostituée [de] Je ne suis que le regard des autres (Z4 éditions, 2018) – relève le défi d’une parole textuelle / amoureuse livrée au “monde interprété” (Rilke). Monde interprété où “ce [qu’un auteur] peut vivre dans l’écriture est beaucoup plus important que ce [qu’il] peut vivre dans la vie. Mise en abîme du désir – le désir amoureux viscéralement lié à l’Écrire érotique –, ce Journal à deux voix d’Alain Marc est un troublant miroir de la littérature. »

Murielle Compère-Demarcy,
« Journal à deux voix, suivi de Quelques notes en deux étapes, Alain Marc
(par Murielle Compère-Demarcy) »
,
site Internet la Cause littéraire, 18 fév. 2019

Recueil de poèmes et portraits En regard, sur Bernard Gabriel Lafabrie, Dumerchez

 

« D’épures en simplifications, Bernard Gabriel Lafabrie vu par Alain Marc, poète »

« Il est très agréable de ne rien connaître – ou presque – à l’objet de notre étude, mais de savoir immédiatement, dès l’ouverture de l’enveloppe, qu’un dialogue pourra s’opérer, parce qu’il sera question de nécessité poétique, d’art, de la vie des formes.

[…]

Son dernier livre [à Alain Marc], publié chez Dumerchez, En regard sur Bernard Gabriel Lafabrie continue son grand œuvre d’accompagnement des artistes plasticiens (Lino de Giuli […]), peintres […], sculpteurs (Bertrand Créac’h), poètes penseurs […] qui lui importent.

En regard sur Bernard Gabriel Lafabrie est un ensemble de poèmes/portraits inspirés à Alain Marc par le travail de peintre et lithographe de son ami, aussi éditeur de livres d’artistes (l’imprimerie d’Alsace-Lozère à Paris).

De l’œuvre graphique au poème, il y a tout un antisystème de correspondances, une transmission de flux, un souffle mutuel.

Les vers déplient moins qu’ils n’interrogent la reproduction qui est à leurs côtés.

Sentinelles pour sentinelle.

Quelques formes géométriques pour tracer le portrait de tel ou tel, inconnu (la Jeune antillaise, la Marchande de pommes) ou pas (Vera Molnar).

Quelques mots, très peu, qui parfois se disloquent.

[…] de version / en version // du figur / atif à l’abs / trait // l’abstraction / du visage // répétition de l’im / pression // première // en finir / avec le por / trait ? // jusqu’à l’obsession // dizaine de travaux / préparatoire”

Il faut pour goûter ces syncopes la fraîcheur d’une nuit étoilée, ou une chambre aux fenêtres ouvertes sur la ville.

Bénigne de Guitaut est peut-être une béguine, une mystique allemande du XIIe siècle, allez savoir qui est là dans cette portion de vitrail en marche.

Il y a de l’enfance et de la malice dans le travail de Bernard Gabriel Lafabrie, ainsi cette Femme à l’écharpe verte qui est un double animalcule extraterrestre, ou quelque protozoaire inconnu.

Commentaire d’Alain Marc : « le portrait / du portrait / est-il toujours un / portrait ? »

Oublier les visages, les identités particulières, les histoires de chacun, puis, dans un moment de fulgurance ayant nécessité bien des tâtonnements et étapes intermédiaires, arrêter une forme qui sera une évidence.

“travail / du multiple // multipli/cation // de la présence // dans une / présence absence //      répétition de”

Et tomber en émoi devant la “spiritualité” (quelle silhouette) de Victoria Vernet ou Yvonne Belamri. »

Fabien Ribery,
article « 
D’épures en simplifications, Bernard Gabriel Lafabrie vu par Alain Marc, poète »,
blog littéraire et artistique l’Intervalle, le Blog de Fabien Ribery, 26 août 2018

« Alain Marc, En regard sur Bernard Gabriel Lafabrie, par Carole Darricarrère »

« Par éreintement, par retenues, […] par régression à la lettre, micro-coupures de son, […] par déboîtements […], par frustration de mots, […] en visage des haïkus (litho)graphiques de Bernard Gabriel Lafabrie le corps de momie d’une bandelette de mots par soustraction d’éclairs et totems d’aportraits, fil arachnéen du vide tendu sur l’immaculée conception de la poésie en apologie au blanc+blanc=E=mc2, au trou de langue, à l’arte povera de l’inspiration besogne de la langue, par renoncements, par pansements fil à fil,  par apnées de retours à la ligne, en regard des abstractions qui engendrent, dépassent, mettent en joue […] s’envoient en l’air, se fendent la poire sur un fichu de femme, escaladent un jaune une île, citrons verts de son écharpe, broient du noir, s’angularisent, portraits pyramidaux de l’un dans la coupe de l’œil, dissections ailleurs de bruns mystères, rapts de profils, dérélictions de nez, abréviations de bouches, réductions de tête, où le peintre est un arracheur de dents, coupez, couper en deux, en quatre, en mille un cheveu sur la langue […] : la peinture en ses abstractions est seule, souverainement seul son timbre d’altérité qui d’altitude ne croise jamais que les sommets, pèlerins silencieux aux pieds desquels à carreaux se tiennent, pieds aux poings liés, […] bouche bée, les poètes.

[…]

De brisées en brisées, de colonne en colonne, de compression de néant en resserrement de vide, de constriction […] en lambeaux de lettres s’amenuise un visage, un visage derrière le portrait, point nul du je, […] substantifique moelle […], “mais où est/la face ?” demande le regardeur au lecteur qui en miroir guette le poème : “que reste-t-il de l’image / ” (et du poème) “lorsque l’on plisse les yeux ?”.

C’est […] en homme de bouche […] qu’Alain Marc ligote […] en regard des peintres, […] économe minutieux de la miette, graveur de l’ombre portée des peintres, […] arpenteur de l’interligne, écorcheur de sons, orpaillant les oeuvres, […] brodeur de futaies équarrissant ici l’en-creux de l’entre-deux du moins à la lettre, […] délitement vertueux au profit de l’idée que l’on s’en fait (le visage la poésie), langue […] de la vue, cône de pure méditation […].

Visage, quand tu nous tiens tant que tu nous aortes, moine sublime d’un unique trait de pinceau, oscillant sillon […] musique de guingois redressée de l’ange déchu de ses non-dits, […] ainsi lesté de ses beaux habits de vers (la poésie le visage).

C‘est sans ses atours et comme à rebours […]

Alain Marc […], en regard d’une galerie synthétique de portraits […] ramassés par défaut dans l’élan minimaliste d’un rouleau silencieux de martre, Alain Marc versus Bernard Gabriel Lafabrie, côte à côte le bel écrin […], livre blanc de la langue, double détente à effet retard d’un détournement : le visage et son concept, la solitude et le génie. »

Carole Darricarrère, article « Alain Marc, En regard sur Bernard Gabriel Lafabrie »,
site d’informations et de critiques littéraires Libr-Critique, 17 septembre 2018

Recueil de nouvelles Je ne suis que le regard des autres, Z4 Éditions

 

« La réalité – la grande affaire de l’écriture – l’auteur l’assume à plein régime dans un collectif de textes d’apprentissage au titre – versifié – ambigu, zoomant-dézoomant sur quelque quidam raté ratant l’obscur objet turgescent de son désir à un regard près […] ces « nouvelles noires » apornographiques de l’internement in vivo, faits mâles, désincarnés ici dans la durée flottante d’une figure falote marquée recto verso du sceau œdipien de la mère, font mal […] ces morceaux choisis, en pointillés de suture, comme autant d’arrêts sur image, en appellent au frustrat d’une quête identitaire.

Dès les premiers mots, l’écriture adhère, le souffle halète, colle, à l’évènement, à l’évidence, au corps, au cœur. Traction, tension, action. Rétropédalage. Plan panique. Tsunami mental. Au paroxysme du flashback le couteau expressionniste, l’une meurt l’autre chante, télévisuellement « montre son cul, entièrement nu, en le trémoussant énergiquement ! », dit le point d’exclamation, élément clef de la phrase planté direct dans l’œil, coup de tampon de l’insoutenable dague de l’incongruité, les sirènes hurlantes de deux incompatibles canons, font K.O. le héros à la première personne du singulier ; les mots dès lors, comme réchappés d’un tableau de Munch, n’ont de cesse de se taper concentriquement la tête contre ses propres murs.

Certains textes sont écrits depuis cet espace-temps, celui des tripes, espace contraint du chewing-gum de la semelle à la camisole, cri (l’os le plus long) incarné, temps physiologique de la pensée fixe, virale, toxi-fixe, juke-box de la boule dans la gorge en proie à une scène primitive fondamentale, atlas d’une vie entière, pierre d’angle d’une écriture, le nécessaire lasso du cordon de l’origine.

CRIER est SEUL. Deux mots majuscules. Saillent d’eux-mêmes de la langue en ouverture de l’œuvre au travail autour du chantier de la blessure. Une chirurgie de réparation oscille à rebours entre vie et mort, éros et thanatos, l’autre et soi, le regard et le refus. Zola existentiel aux fourneaux. Aux prises avec les neuro-sapeurs-pompiers du souvenir. Mémoire cellulaire du voyant rouge d’un moment tatoué à vif à même la vue, tout ce qui émane d’une scène mère rémane dans le mot maman.

« (…) s’installe une souffrance, tenace, comme un ciment qui se répand au fond du lit. Lit de souffrance. Et derrière cette souffrance, il y a, une grande… solitude » en forme d’impasse : écrire comme l’on souffre en temps réel, cash, à cœur ouvert, à jets de poulpe : « Aaaahhhhh ! Mais pourquoi donc est-ce que je reste ici ? J’ai tellement besoin d’amour, que je n’ai jamais su, en donner ». Hoquet d’une ponctuation boiteuse, souffle bégayant de l’analysé s’analysant, av(o)eu vrai, livre authentique d’une privation de puissance au pied de laquelle, à genoux, l’écrivain (é)cri(t) sans chichis ; le vrai livre commence, non pas celui de la maman et de la putain mais celui, en miroir d’une scène fondatrice, du « timide et de la prostituée » sur lequel plane encore l’ombre portée de la mère sur le souvenir de la Joconde. « Pourquoi les femmes qui venaient vers lui avaient-elles toujours de petits seins ?

Prenant de la distance, déglacé, le souffle s’apaise dans le détail, grain de beauté nasal, soulier usé. Le timide est un genre en soi. Peut-être écrivain, romancier plus ou moins raté, un « écrivain de premier niveau » ne méritant pas « le renom des Lettres », la hampe longiligne de la liane du elle, la question reste en suspens, « aussi, un peu, à la recherche, de lui-même », son style, sa voie, sa voix de mue, sous de faux airs de nana, son masculin féminin pudique. Les gros seins lui font peur qui « lui procuraient comme une attirance, suivie tout de suite d’une répulsion », lui rappellent « peut-être trop la féminité, celle qui lui a échappé tant de fois dans son jeune temps avec sa mère ». Suit une scène formidable, freudienne et frémissante, dans laquelle l’enfant unique lave le dos œdipien de la maman dans une mise en scène incestueuse inventée par la mère.

Travelling avant, quittant travail-femme-enfant, pour passer « dans le clan des écrivains de notoriété » et « remonter jusqu’à la capitale », le timide troque le fer l’amour marital contre l’aventure pornographique virtuelle : « connaître la chair, la vraie, celle qui repousse les limites »… les siennes et celles de l’écriture, point d’interrogation.

Tous les âges se télescopent dans le timide, toutes les projections, tous les fantasmes, tous les rêves de puissance, toutes les frustrations en pointillés du fantôme de la mère, se résument dans ce tabou : les beaux seins de la maman se refusant au regard du fils, enfant de c(h)œur assoiffé d’amour, le timide est condamné à rester « coincé dans son corps (et) cochon dans sa tête », un cochon de naphtaline, « très très solitaire », marié à la linéarité du désir dans l’espace ambulant du regard, assassinant volontiers des femmes de joie en pensée tout tenaillé qu’il est par l’obsession de la camionnette, figure avortant d’elle-même dans un court-circuit perpétuel de regards.

On aurait pu s’arrêter là, à cette nouvelle fraîche d’excellente facture, sa chute, si ce n’est que le timide se redresse ipso facto dans la bouche d’une autre femme, sous la forme d’un brasero de commentaires sous cache, sous couvert d’une anecdote qui file décidément le malaise, tandis que la tension se dilue dans la miette, le verre pilé s’éreinte dans l’éclat.

De Charybde en Scylla, des seins à l’origine du monde, la tentation était grande et le chemin le plus court passe symboliquement par le lieu le plus obscur, la cave, le plus trivial (partie de cul off exhumée de), la buanderie, le dispositif le plus voyeur, la photographie. La logorrhée n’aime pas la ponctuation, l’auteur la place dans la bouche d’une femme, jambes écarquillées de part et d’autre de l’œil du photographe, la chair décidément, est triste – je souligne –, la beauté absente, inclus le clap final du vilain petit oiseau lorgnant sur le tablier de la soubrette, bande de vicieux assoiffés et autres complices de la voyure va !, passés au tamis de la confidence, cherchez l’erreur : roublardise de ce lui qui regarde, excitation de ce elle qui rapporte, soif de détails de ce lui qui écoute. Reste qu’il est dur, diantre qu’il est dur, non pas d’être un homme mais de le devenir.

Alain Marc entretient des affinités certaines avec le vérisme. Humain, terriblement humain, son humanisme est-il un existentialisme de poche ou un naturalisme grandeur nature à la Zola ?

Cet homme-là, son il, ce moderne descendant d’Adam, cet abominus nain, ce doux cochonnet concupiscent (qui ne naît pas cochon le devient), coincé sur le mont de Vénus comme dans un bois en berne, ne vient manifestement pas de Mars : il n’en est que plus attachant. »

Carole Darricarrère« Je ne suis que le regard des autres, Alain Marc »,
site Internet la Cause littéraire, 28 juin 2018

 

P1060971
Recueil Poésies non hallucinées, & Rescapées, éveillées, zen
no 73 de la collection de « la Galerie de l’Or du temps »
et cahier d’arts et de littérature Chiendents no 109
Il n’y a pas d’écriture heureuse aux éditions du Petit véhicule

(voir la bibliographie complète)

 

Une posture d’Homme arc-bouté en équilibre instable sur le fil de la langue, tel Alain Marc, dont les vers brefs, comme le souffle coupé, émaillent un livre de belle facture ponctué de dessins « Anonymes calcinés de Christian Jaccard ». En lisant les premiers textes de « Poésies non hallucinées », je ne peux ôter de ma mémoire les suffocations d’Henri Michaux, le cri expulsé de ces pages liminaires de Face aux verrous. Ce cri, à force d’être paraphrasé par les triturations du texte, émerge, surréaliste et effrayant, mais salvateur, d’un recueil de poèmes démesurés de par la brièveté savamment organisée du verbe, et grâce au choix d’un lexique qui, pour être simple et usuel, n’en est pas moins l’outil d’une poésie épaisse et poignante.

« Fente
Cachant Montrant

CACHANT ET MONTRANT

le Dedans
DU CRI !

Ce Monde
Inté
Rieur
Ne pouvant
Communi
Quer
VU
de l’Exté
rieur

QUE PAR LE MINCE
FILET DU SEXE »

Le poète convoque l’enfance, la foison de souvenirs dont il interroge incessamment l’exactitude. Son identité est questionnée au regard de ces entités temporelles de lui-même considérées avec le recul nécessaire à toute remise en question. Le dessin de la couverture ne dément pas cette omniprésence de l’inconscient, offrant un portrait dont des hachures verticales estompent les trois quarts du visage. Et il ne s’agit pas de plainte, Alain Marc interroge le passé, dans une tentative aboutie de renouvellement du discours lyrique, en prenant à bras le corps les lieux communs du genre pour les parodier ou en transcender la portée.

« J’ÉTAIS PETIT ENFANT

Il y a quelques instants
j’avais
SIX ANS
et j’entendais
une voix
parler au cœur

J’étais descendu
Tout près de moi
trans           planté
près de mes peurs

            trans           planté
près de mes peurs
et des pleurs

L’émoi
de l’ancien enfant
sortait de mon corps
et pulsait
le cœur
Je faisais un voyage
dans le temps
un voyage
dans mes
moments… »

Un énonciateur qui est toujours spectateur de lui-même, et critique sans concession mais sans apitoiement de ses heures d’aveuglement. Il est lié au désir de faire comme si l’oubli de ce regard spéculaire pouvait permettre au poète d’exister. Dialoguant avec son inconscient, il pousse plus avant cette remise en question des perceptions et des souvenirs, mais ne déstructure pas pour autant la langue, ni la syntaxe qui reste au service d’une versification libre mais usuelle. Il joue magnifiquement avec l’espace scriptural. Des signifiants, coupés en deux, un peu comme l’homme et son miroir, la mémoire, permettent au poète de jouer avec le sens et la phonologie. C’est alors comme ouvrir un mot et permettre aux acceptions de s’en échapper, à la pluralité des potentialités du lexique d’opérer une transmutation sémantique. Nous touchons là à l’essence même de la poésie, une simple syllabe suffit à Alain Marc pour ouvrir les strates sémantiques du langage.

Une source limpide que ce recueil, qui mène le lecteur vers lui-même, avec humour ou gravité, mais toujours avec une humanité dont il révèle les contours. Le regard réflexif qu’Alain Marc porte sur lui-même étaie un discours scrutateur et constitutif d’un portrait dont émane l’essence de son être, parce que ce regard, loin d’être porteur de désenchantement, devient unificateur. Les deux derniers chapitres portent des titres qui disent cet aboutissement : « Poésies éveillées » et « poésies zen ». Les âges dévoilés par les réminiscences et abordés par le biais d’une lecture qui convoque les représentations de l’inconscient sont soumis à un examen qui démythifie le souvenir et permet d’apercevoir l’essence même de l’être. Mais n’est-ce pas là le rôle, la mission de toute poésie. Un verbe dévolu à l’éveil, à la constitution d’un homme dont le portrait serait impossible parce que figure de toute l’humanité, c’est ce que tente d’ébaucher Alain Marc, et c’est ce chemin dont il montre l’entrée au lecteur. C’est là l’ultime mission de la poésie. »

Carole Mesrobian, article « Alain Marc, Poésies non hallucinées »
publié initialement
dans le « Fil de lecture : 
autour de France BURGHELLE REY et d’Alain MARC »,
Recours au poèmeno 178, début mi-oct. 2017

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