Poésie, littérature et lectures publiques

 

Nouvelle Journal à deux voix suivi de Quelques notes en deux étapes, Z4 Éditions

 

Recueil de poèmes et portraits En regard, sur Bernard Gabriel Lafabrie, Dumerchez

 

Recueil de nouvelles Je ne suis que le regard des autres, Z4 Éditions

 

« La réalité – la grande affaire de l’écriture – l’auteur l’assume à plein régime dans un collectif de textes d’apprentissage au titre – versifié – ambigu, zoomant-dézoomant sur quelque quidam raté ratant l’obscur objet turgescent de son désir à un regard près […] ces « nouvelles noires » apornographiques de l’internement in vivo, faits mâles, désincarnés ici dans la durée flottante d’une figure falote marquée recto verso du sceau œdipien de la mère, font mal […] ces morceaux choisis, en pointillés de suture, comme autant d’arrêts sur image, en appellent au frustrat d’une quête identitaire.

Dès les premiers mots, l’écriture adhère, le souffle halète, colle, à l’évènement, à l’évidence, au corps, au cœur. Traction, tension, action. Rétropédalage. Plan panique. Tsunami mental. Au paroxysme du flashback le couteau expressionniste, l’une meurt l’autre chante, télévisuellement « montre son cul, entièrement nu, en le trémoussant énergiquement ! », dit le point d’exclamation, élément clef de la phrase planté direct dans l’œil, coup de tampon de l’insoutenable dague de l’incongruité, les sirènes hurlantes de deux incompatibles canons, font K.O. le héros à la première personne du singulier ; les mots dès lors, comme réchappés d’un tableau de Munch, n’ont de cesse de se taper concentriquement la tête contre ses propres murs.

Certains textes sont écrits depuis cet espace-temps, celui des tripes, espace contraint du chewing-gum de la semelle à la camisole, cri (l’os le plus long) incarné, temps physiologique de la pensée fixe, virale, toxi-fixe, juke-box de la boule dans la gorge en proie à une scène primitive fondamentale, atlas d’une vie entière, pierre d’angle d’une écriture, le nécessaire lasso du cordon de l’origine.

CRIER est SEUL. Deux mots majuscules. Saillent d’eux-mêmes de la langue en ouverture de l’œuvre au travail autour du chantier de la blessure. Une chirurgie de réparation oscille à rebours entre vie et mort, éros et thanatos, l’autre et soi, le regard et le refus. Zola existentiel aux fourneaux. Aux prises avec les neuro-sapeurs-pompiers du souvenir. Mémoire cellulaire du voyant rouge d’un moment tatoué à vif à même la vue, tout ce qui émane d’une scène mère rémane dans le mot maman.

« (…) s’installe une souffrance, tenace, comme un ciment qui se répand au fond du lit. Lit de souffrance. Et derrière cette souffrance, il y a, une grande… solitude » en forme d’impasse : écrire comme l’on souffre en temps réel, cash, à cœur ouvert, à jets de poulpe : « Aaaahhhhh ! Mais pourquoi donc est-ce que je reste ici ? J’ai tellement besoin d’amour, que je n’ai jamais su, en donner ». Hoquet d’une ponctuation boiteuse, souffle bégayant de l’analysé s’analysant, av(o)eu vrai, livre authentique d’une privation de puissance au pied de laquelle, à genoux, l’écrivain (é)cri(t) sans chichis ; le vrai livre commence, non pas celui de la maman et de la putain mais celui, en miroir d’une scène fondatrice, du « timide et de la prostituée » sur lequel plane encore l’ombre portée de la mère sur le souvenir de la Joconde. « Pourquoi les femmes qui venaient vers lui avaient-elles toujours de petits seins ?

Prenant de la distance, déglacé, le souffle s’apaise dans le détail, grain de beauté nasal, soulier usé. Le timide est un genre en soi. Peut-être écrivain, romancier plus ou moins raté, un « écrivain de premier niveau » ne méritant pas « le renom des Lettres », la hampe longiligne de la liane du elle, la question reste en suspens, « aussi, un peu, à la recherche, de lui-même », son style, sa voie, sa voix de mue, sous de faux airs de nana, son masculin féminin pudique. Les gros seins lui font peur qui « lui procuraient comme une attirance, suivie tout de suite d’une répulsion », lui rappellent « peut-être trop la féminité, celle qui lui a échappé tant de fois dans son jeune temps avec sa mère ». Suit une scène formidable, freudienne et frémissante, dans laquelle l’enfant unique lave le dos œdipien de la maman dans une mise en scène incestueuse inventée par la mère.

Travelling avant, quittant travail-femme-enfant, pour passer « dans le clan des écrivains de notoriété » et « remonter jusqu’à la capitale », le timide troque le fer l’amour marital contre l’aventure pornographique virtuelle : « connaître la chair, la vraie, celle qui repousse les limites »… les siennes et celles de l’écriture, point d’interrogation.

Tous les âges se télescopent dans le timide, toutes les projections, tous les fantasmes, tous les rêves de puissance, toutes les frustrations en pointillés du fantôme de la mère, se résument dans ce tabou : les beaux seins de la maman se refusant au regard du fils, enfant de c(h)œur assoiffé d’amour, le timide est condamné à rester « coincé dans son corps (et) cochon dans sa tête », un cochon de naphtaline, « très très solitaire », marié à la linéarité du désir dans l’espace ambulant du regard, assassinant volontiers des femmes de joie en pensée tout tenaillé qu’il est par l’obsession de la camionnette, figure avortant d’elle-même dans un court-circuit perpétuel de regards.

On aurait pu s’arrêter là, à cette nouvelle fraîche d’excellente facture, sa chute, si ce n’est que le timide se redresse ipso facto dans la bouche d’une autre femme, sous la forme d’un brasero de commentaires sous cache, sous couvert d’une anecdote qui file décidément le malaise, tandis que la tension se dilue dans la miette, le verre pilé s’éreinte dans l’éclat.

De Charybde en Scylla, des seins à l’origine du monde, la tentation était grande et le chemin le plus court passe symboliquement par le lieu le plus obscur, la cave, le plus trivial (partie de cul off exhumée de), la buanderie, le dispositif le plus voyeur, la photographie. La logorrhée n’aime pas la ponctuation, l’auteur la place dans la bouche d’une femme, jambes écarquillées de part et d’autre de l’œil du photographe, la chair décidément, est triste – je souligne –, la beauté absente, inclus le clap final du vilain petit oiseau lorgnant sur le tablier de la soubrette, bande de vicieux assoiffés et autres complices de la voyure va !, passés au tamis de la confidence, cherchez l’erreur : roublardise de ce lui qui regarde, excitation de ce elle qui rapporte, soif de détails de ce lui qui écoute. Reste qu’il est dur, diantre qu’il est dur, non pas d’être un homme mais de le devenir.

Alain Marc entretient des affinités certaines avec le vérisme. Humain, terriblement humain, son humanisme est-il un existentialisme de poche ou un naturalisme grandeur nature à la Zola ?

Cet homme-là, son il, ce moderne descendant d’Adam, cet abominus nain, ce doux cochonnet concupiscent (qui ne naît pas cochon le devient), coincé sur le mont de Vénus comme dans un bois en berne, ne vient manifestement pas de Mars : il n’en est que plus attachant. »

Carole Darricarrère« Je ne suis que le regard des autres, Alain Marc »,
site Internet la Cause littéraire, 28 juin 2018

 

P1060971
Recueil Poésies non hallucinées, & Rescapées, éveillées, zen
no 73 de la collection de « la Galerie de l’Or du temps »
et cahier d’arts et de littérature Chiendents no 109
Il n’y a pas d’écriture heureuse aux éditions du Petit véhicule

(voir la bibliographie complète)

 

Une posture d’Homme arc-bouté en équilibre instable sur le fil de la langue, tel Alain Marc, dont les vers brefs, comme le souffle coupé, émaillent un livre de belle facture ponctué de dessins « Anonymes calcinés de Christian Jaccard ». En lisant les premiers textes de « Poésies non hallucinées », je ne peux ôter de ma mémoire les suffocations d’Henri Michaux, le cri expulsé de ces pages liminaires de Face aux verrous. Ce cri, à force d’être paraphrasé par les triturations du texte, émerge, surréaliste et effrayant, mais salvateur, d’un recueil de poèmes démesurés de par la brièveté savamment organisée du verbe, et grâce au choix d’un lexique qui, pour être simple et usuel, n’en est pas moins l’outil d’une poésie épaisse et poignante.

« Fente
Cachant Montrant

CACHANT ET MONTRANT

le Dedans
DU CRI !

Ce Monde
Inté
Rieur
Ne pouvant
Communi
Quer
VU
de l’Exté
rieur

QUE PAR LE MINCE
FILET DU SEXE »

Le poète convoque l’enfance, la foison de souvenirs dont il interroge incessamment l’exactitude. Son identité est questionnée au regard de ces entités temporelles de lui-même considérées avec le recul nécessaire à toute remise en question. Le dessin de la couverture ne dément pas cette omniprésence de l’inconscient, offrant un portrait dont des hachures verticales estompent les trois quarts du visage. Et il ne s’agit pas de plainte, Alain Marc interroge le passé, dans une tentative aboutie de renouvellement du discours lyrique, en prenant à bras le corps les lieux communs du genre pour les parodier ou en transcender la portée.

« J’ÉTAIS PETIT ENFANT

Il y a quelques instants
j’avais
SIX ANS
et j’entendais
une voix
parler au cœur

J’étais descendu
Tout près de moi
trans           planté
près de mes peurs

            trans           planté
près de mes peurs
et des pleurs

L’émoi
de l’ancien enfant
sortait de mon corps
et pulsait
le cœur
Je faisais un voyage
dans le temps
un voyage
dans mes
moments… »

Un énonciateur qui est toujours spectateur de lui-même, et critique sans concession mais sans apitoiement de ses heures d’aveuglement. Il est lié au désir de faire comme si l’oubli de ce regard spéculaire pouvait permettre au poète d’exister. Dialoguant avec son inconscient, il pousse plus avant cette remise en question des perceptions et des souvenirs, mais ne déstructure pas pour autant la langue, ni la syntaxe qui reste au service d’une versification libre mais usuelle. Il joue magnifiquement avec l’espace scriptural. Des signifiants, coupés en deux, un peu comme l’homme et son miroir, la mémoire, permettent au poète de jouer avec le sens et la phonologie. C’est alors comme ouvrir un mot et permettre aux acceptions de s’en échapper, à la pluralité des potentialités du lexique d’opérer une transmutation sémantique. Nous touchons là à l’essence même de la poésie, une simple syllabe suffit à Alain Marc pour ouvrir les strates sémantiques du langage.

Une source limpide que ce recueil, qui mène le lecteur vers lui-même, avec humour ou gravité, mais toujours avec une humanité dont il révèle les contours. Le regard réflexif qu’Alain Marc porte sur lui-même étaie un discours scrutateur et constitutif d’un portrait dont émane l’essence de son être, parce que ce regard, loin d’être porteur de désenchantement, devient unificateur. Les deux derniers chapitres portent des titres qui disent cet aboutissement : « Poésies éveillées » et « poésies zen ». Les âges dévoilés par les réminiscences et abordés par le biais d’une lecture qui convoque les représentations de l’inconscient sont soumis à un examen qui démythifie le souvenir et permet d’apercevoir l’essence même de l’être. Mais n’est-ce pas là le rôle, la mission de toute poésie. Un verbe dévolu à l’éveil, à la constitution d’un homme dont le portrait serait impossible parce que figure de toute l’humanité, c’est ce que tente d’ébaucher Alain Marc, et c’est ce chemin dont il montre l’entrée au lecteur. C’est là l’ultime mission de la poésie. »

Carole Mesrobian, article « Fil de lecture : autour de France BURGHELLE REY et d’Alain MARC »,
Recours au poème, no 178, début mi-oct. 2017

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